Nouvelle

Soutien aux Mouvements de femmes : Entre backlash et résilience

Tous les pays

À l’approche du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un constat s’impose : les avancées en matière d’égalité de genre et de droits sexuels et reproductifs reposent sur des écosystèmes encore fragiles.

Aujourd’hui, organisations de femmes, réseaux féministes et institutions multilatérales font face à une double pression : une contraction rapide des financements et une offensive narrative croissante contre l’égalité de genre et les droits sexuels et reproductifs. Pour les partenaires engagés en faveur de sociétés inclusives, il s’agit moins d’un enjeu sectoriel que d’une question de résilience démocratique.

Un sous-financement aggravé

Entre 2021 et 2022, moins de 1 % de l’aide humanitaire mondiale — soit environ 142 million USD — était directement destiné aux organisations de défense des droits des femmes (ONU Femmes, 2025).

Depuis 2023, plusieurs bailleurs historiques ont annoncé des réductions significatives de leurs enveloppes d’aide internationale, avec des impacts directs sur :

  • les programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.
  • la santé sexuelle et reproductive.
  • les services de protection et de soutien psychosocial.
  • les initiatives de gouvernance inclusive et de participation politique des femmes.

Une enquête menée par ONU Femmes en mars 2025 auprès de 411 organisations indique que :

  • 90 % des organisations de femmes sont affectées financièrement ;
  • 47 % risquent de fermer dans les six prochains mois ;
  • 72 % ont procédé à des licenciements ;
  • plus de la moitié ont suspendu certaines activités.

Dans plusieurs contextes, les exigences contractuelles incluent désormais des restrictions sur l’utilisation de termes tels que « égalité de genre » ou « santé sexuelle », modifiant non seulement les budgets, mais également les cadres d’action.

Ce sous-financement combiné à un recentrage de certains gouvernements vers des priorités sécuritaires et économiques, fragilise les organisations de femmes qui constituent pourtant le premier maillon de la réponse aux crises.

Un mouvement anti-genre bien coordonné

Selon le rapport The Next Wave (Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, 2025), les réseaux anti-genre ont mobilisé 1,18 milliard USD en Europe sur cinq ans — davantage que durant toute la décennie précédente.

Des analyses de l’UNRISD (2023) documentent des flux financiers transnationaux importants issus de réseaux conservateurs investissant dans :

  • la contestation des droits sexuels et reproductifs ;
  • le questionnement des agences multilatérales (UNFPA, ONU Femmes, OMS) ;
  • la diffusion d’un discours associant « idéologie de genre » et menace sociale.

Nous ne sommes plus face à une « montée » ponctuelle, mais à une normalisation du discours anti-genre dans plusieurs sphères institutionnelles.

Le cas d’Haïti

Quand la crise sécuritaire efface la justice reproductive

L’expérience de la SOFA (Solidarité Fanm Ayisyèn), organisation de femmes partenaire du CECI, active depuis plus de 40 ans en Haïti, illustre concrètement l’imbrication entre la baisse de financement la militarisation des priorités étatiques, l’effondrement institutionnel et la crise des droits des femmes.

Au premier trimestre 2025, le Centre Douvanjou a accueilli 206 survivantes de violences sexuelles, contre 12 à la même période en 2024 (SOFA, 2025). Entre août et octobre 2025, 388 nouveaux cas ont été enregistrés, dont 233 agressions sexuelles et 102 viols collectifs (SOFA, 2025).

Dans aucun des cas documentés, les soins post-viol devant être administrés dans les 72 heures n’ont pu être prodigués, les femmes étant empêchées de quitter leur quartier. Plusieurs grossesses forcées ont été recensées.

Parallèlement :

  • des centres de santé ont été attaqués ou incendiés ;
  • l’accès à la contraception est interrompu ;
  • la chaîne judiciaire est paralysée
  • Des points de services mobiles ont été fermés faute de moyens.

Ces données témoignent d’une transformation de la violence : le viol est utilisé comme outil de contrôle territorial et de déplacement forcé. Les conséquences dépassent la violence immédiate et les services pour les femmes ne suffisent pas à la demande.

Érosion démocratique et risques systémiques

Dans la région des Grands Lacs africains, la Concertation des Collectifs des Associations Féminines de la région des Grands Lacs (COCAFEM/GL), une coalition regroupant plus de 1 800 organisations de femmes au Burundi, en RDC et au Rwanda, partenaire du CECI souligne que les baisses de financement entraînent :

  • une réduction des actions communautaires en faveur des femmes et des filles;
  • une pression à la dépolitisation des organisations pour assurer la survie institutionnelle ;
  • un affaiblissement de la collecte de données pour la veille citoyenne et des données pour assurer la redevabilité.

Comme le souligne Nicole Nyangolo, secrétaire exécutive de la COCAFEM: « S’il n’y a plus de collecte de données, il n’y a plus de preuve des abus. Et sans preuve, il n’y a plus de redevabilité. »

Lorsque les organisations locales ne peuvent plus documenter les violations ni produire des rapports alternatifs, c’est l’ensemble de la chaîne de responsabilisation démocratique qui s’affaiblit.

Résilience stratégique et innovation féministe

Malgré ces contraintes, les organisations de femmes développent des stratégies d’adaptation.

Agilité discursive

Certaines organisations adaptent leur vocabulaire pour continuer à opérer dans des environnements hostiles, sans abandonner leurs objectifs. L’enjeu n’est pas la dilution des principes, mais la continuité de l’action.

Documentation et changement narratif

Des leaders philanthropiques soulignent l’importance de documenter les impacts, démontrer les transformations systémiques et investir dans des récits fondés sur des preuves. Dans un contexte de polarisation, l’évidence devient un levier stratégique.

Alliances stratégiques

Des coalitions régionales renforcent la coordination entre organisations communautaires, universitaires et actrices institutionnelles afin de maintenir une influence politique, parfois de manière moins visible, mais plus structurée.

Face au sous-financement structurel et à l’offensive discursive actuelle, la question n’est pas seulement celle de la survie des organisations de femmes. Elle est celle du type de société que nous choisissons de soutenir. Investir dans les mouvements de femmes aujourd’hui, c’est investir dans des sociétés plus justes, plus stables et plus résilientes, au bénéfice de l’ensemble des communautés.

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