Témoignage

Vivre au quotidien dans une famille en zone rurale en Haïti

Haïti
Publié par : Liz Wirtanen

En Haïti, 60 % de la population vit en zone rurale avec moins de 2 $ par jour par personne. Dans ce pays où de taux de chômage monte jusqu’à 70 % (Banque mondiale, 2016), les femmes et les jeunes comptent parmi les populations les plus défavorisées. Le Programme Uniterra du Centre d’Études et de Coopération Internationale (CECI) et de l’Entraide Universitaire Mondial du Canada (EUMC) vise à améliorer la vie de certaines de ces femmes et de jeunes en favorisant l’accès à des opportunités d’emploi et à des opportunités de production et de commercialisation. J’ai eu envie de connaître ces familles haïtiennes que nous cherchons à aider. Je suis une co-opérante volontaire, consultante en adaptation aux changements climatiques, affectée au projet KLIMA, un projet de reforestation dans la zone Nord’Est d’Haïti. Ce projet de lutte contre les changements climatiques est réalisé grâce à la participation financière du Québec, dans le cadre du Programme de coopération climatique internationale(PCCI) avec une contrepartie CECI/VTI (Viridis Terra Innovations).

Pendant mon mandat, un projet avait vu le jour dans lequel le CECI projetait d’aider 12 étudiantes en agronomie à démarrer des jardins de permaculture afin de faire le commerce de légumes. C’est dans la famille de l’une de ces 12 étudiantes, Liliane Tanis, 29 Ans, que je suis partie vivre pendant 1 mois, durant mes vacances annuelles.

Le projet des 12 maraîchères privilégie la création de petites entreprises gérant plusieurs hectares de terrain dédiés à la culture maraîchère dans les zones agricoles de Carrefour des Pères dans la commune de Milot en réponse aux besoins des centres de distribution et de ventes avoisinants. L’objectif du projet est d’augmenter les capacités techniques et économiques de ces jeunes femmes afin d’améliorer leur qualité de vie. La permaculture apportera aussi des bénéfices pour l’environnement tout en luttant contre les changements climatiques car elle se pratique sans machinerie lourde, produit peu de gaz à effet de serre, et utilise des engrais et des pesticides naturels.

Installation de la tente.

La famille de Liliane vit dans une maison traditionnelle tout en haut d’une montagne, proche de la Citadelle Laferrière, cette merveille de réputation mondiale, dans la commune de Milot. Sa mère, Marie, est propriétaire du terrain sur lequel est bâtie la maison qui avait été détruite par l’Ouragan Mathew puis reconstruite. Sept personnes vivent là : Marie, deux de ses filles ainsi que quatre petits-enfants. Dans cette localité, il n’y a pas d’électricité, d’eau courante, de toilettes, peu ou pas de signal pour les cellulaires et internet, et les chemins sont peu praticables.

A mon arrivée sur les lieux nous avons convenu que je paierais un petit montant à chaque semaine afin d’aider la famille et pour contribuer aux repas. En échange, on s’occuperait de mes repas et de laver mes vêtements. J’ai donc installé ma petite tente sur le côté de la maison et j’ai commencé à vivre selon le rythme et les habitudes haïtiennes. Dès le premier soir, j’ai dû apprendre à communiquer en créole, car pas question de parler français. La maisonnée voulait que j’apprenne. En quelques semaines j’ai appris à me débrouiller jusqu’à pouvoir formuler des bouts de conversation triviale pour l’amusement de la communauté. Mais j’ai appris beaucoup plus que le créole pendant mon séjour.

Je vous présente mes hôtes : Marie, mère de six enfants, avait perdu son mari il y a très longtemps. Celui-ci avait été tué lors d’une bagarre. Elle avait dû élever seule sa famille et demeure encore à ce jour le seul soutien financier de la maison. Odeline, une fille ainée, a 2 enfants, Lovely et Leonel,qui vivent sous le même toit ainsi qu’une fillette qui vit avec son père, ailleurs. Odeline s’occupe de faire fonctionner le foyer. Les courses, la cuisine, le ménage et la super vision des devoirs scolaires des jeunes figurent parmi ses tâches quotidiennes. Liliane, une fille cadette, est aux études et assiste dans plusieurs tâches, dont aller chercher de l’eau à la source. Elle a une fille et le père de cette enfant a été tué lors d’une querelle, la laissant seule pour élever Jouvency. Kevens, le quatrième petit-enfant, est l’enfant d’un fils de Marie qui vit ailleurs.

Je vous accompagne dans une journée typique de cette famille très organisée et disciplinée. Je dois vous dire que ma première nuit de camping a été pénible. J’avais laissé un sandwich dans mon sac à dos dans la tente. Pendant la nuit, des fourmis ont percé le plancher de la tente et se sont engagés dans des activités de cueillette et d’exploration. Il y en avait des centaines, peut-être plus. Le lendemain, après une nuit chatouilleuse, j’ai dû vider la tente, la nettoyer, puis réparer les trous. J’ai vécu plusieurs autres mésaventures avec cette tente.

Marie au marché du Cap Haïtien.

Marie se lève chaque jour vers 4 heures du matin, à la noirceur, et se rend à pied jusqu’à la route principale, à 2 km, afin de prendre un transport public vers la ville. Sa tête est chargée d’un gros sac de fruits qu’elle doit vendre au marché. Vers 7 heures, elle arrive à la Rue 5 où elle s’installe pour la journée dans un marché encombré pour vendre ses produits à des clients difficiles. Les recettes de la journée varient de 600 à 1300 gourdes, soit entre 15 et 30 $ canadiens. Une fois les dépenses soustraites, il reste en moyenne 600 gourdes, ou 15 $ par jour, pour faire vivre une famille de 7, soit environ 2 $ par personne. Avec cet argent, il faut payer la nourriture, les vêtements, les études et les médicaments. Elle y arrive, mais en respectant un budget très stricte et en excluant toute forme de luxe et de dépense superflue. Elle retourne le soir en transport public et complète le trajet de 2 km à pied, dans le noir, jusqu’à la maison. Elle arrive vers 7 heures et mange, seule, une assiette de souper mise de côté pour elle. Chaque journée est identique à la veille, sauf le dimanche où elle profite d’une journée de répit et s’habille avec élégance pour se rendre à l’Église.

Liliane préparant le café.

La seconde personne à se lever est Liliane, vers 5 heures, toujours à la noirceur. Sa tâche est de démarrer le feu, faire bouillir de l’eau pour le café et préparer le déjeuner. Celui-ci est généralement constitué de pain avec du beurre d’arachides. Parfois des œufs et des spaghettis sont au menu. Elle poursuit ses études afin d’éventuellement supporter la famille. C’est elle que le programme Uniterra supporte avec le projet d’agriculture maraîchère.

Les enfants et Odeline se lèvent vers 7 heures pour déjeuner. Les jeunes amènent les chèvres dans la montagne, se lavent, s’habillent puis vont à l’école située à 30 minutes à pied. Ils sont tous très chics, car les uniformes obligatoires coutent très cher. Ils partent tous avec une petite boîte à lunch pour le diner.

Pendant la journée Odeline s’occupe de laver le linge et la vaisselle à la main, préparer les repas et nettoyer la propriété. Elle passera le plus de temps dans la cuisine car il faut préparer beaucoup de nourriture avec très peu de moyens. Dans le bâtiment artisanal qui sert de cuisine, on ne trouve pas de comptoirs, de frigo, de four ou de mirco-ondes. Le plus souvent elle prépare sur le feu, une énorme marmite de riz avec des haricots, des feuilles variées et des bananes. Il arrive que de la viande soit au menu mais ce n’est pas la règle générale. Odeline est la reine de la cuisine. Elle réussit à préparer avec quelques ingrédients des mets délicieux et nourrissants. Tous mangent beaucoup même si le budget ne permet pas de variété ou de gâteries. Plusieurs voisins s’invitent pour manger chez elle car sa réputation est faite.

Odeline dans sa cuisine.

Au retour de l’école, c’est l’heure des devoirs et des tâches avant souper. Les adultes, dont moi-même, révisons les devoirs des jeunes et nous assurons que chacun est à jour dans ses apprentissages. Puis il faut aller chercher les chèvres, du bois et de l’eau et s’occuper de tresser les filles. J’ai droit à des tresses, coiffures qui pourraient coûter très cher au Canada. L’eau mérite une attention particulière. Il faut de l’eau pour le lavage des vêtements, pour les bains, pour faire la cuisine, laver la vaisselle et pour boire. À chaque jour, les jeunes partent avec des chaudières sur la tête, empruntent un sentier escarpé dans la montagne et prélèvent de l’eau d’une source. La source est un lieu de rencontre et d’échanges entre les membres de la communauté. C’est aussi un lieu de repos et plusieurs tardent à rentrer à la maison avec leur charge sur la tête.

Liz et Manno à la source.

Le souper terminé c’est souvent le moment du bain, suivi de la détente de fin de soirée. À la brunante, dans la pénombre qui avançait, j’ai pris plaisir à me laver avec un peu d’eau dans une chaudière. À ce titre, je me dois de commenter en tant que consultante en environnement sur la notion d’empreinte écologique. L’empreinte écologique représente l’espace terrestre requis pour soutenir un mode de vie en considérant que ce mode de vie est adopté partout sur terre. Ainsi, le mode de vie canadien exige presque 4 planètes pour suffire à nos multiples demandes de consommateurs. En revanche, en Haïti, une demi-planète suffit aux besoins du style de vie haïtien. J’y vois une leçon importante. J’ai constaté qu’un mode de vie simple offre de nombreux bénéfices en plus d’être viable. J’ai aimé les nuits étoilées à l’abri des bruits de la ville, des génératrices et de la pollution. J’ai aimé manger une nourriture saine, fraiche à chaque jour. J’ai aimé travailler physiquement pour avoir de l’eau à boire et du bois pour le feu. La nuit, j’ai bien dormi parce que j’étais fatiguée de ma journée de travail. Bien évidemment, je souhaite pour les familles haïtiennes un peu plus de commodités. Par contre, le mode de vie industrialisé, quant à lui, n’est pas viable. Lorsque nous aurons épuisé nos ressources il faudra apprendre à vivre avec moins. Haïti sera alors un modèle pour nous.

Je termine mon récit avec les activités de fin de soirée. Dans cette communauté il n’y a pas de télévision, d’internet, de jeux vidéo ou de salles de cinéma. Aussitôt le soleil couché, c’est l’heure des visites. Plusieurs passent leurs soirées à discuter entre amis et entre voisins. On sort les chaises, on allume une petite radio, une lampe solaire et on discute de politique, de la situation du pays, de religion, de famille. Au loin, on entend des gens chanter au rythme de tamtams. Ce sont des moments privilégiés pour resserrer des liens dans une communauté ou la vie de tous les jours est plutôt austère. Les gens rigolent et se donnent des accolades avant de retourner chacun chez soi pour dormir.

Alors que je filais un parfait bonheur dans ma famille d’accueil, j’ai reçu un appel de la direction du CECI me demandant de rentrer en ville à cause de l’escalade des manifestations violentes contre le gouvernement. Le même jour, j’ai été évacuée en moto, à travers champs, pour éviter les barricades et en laissant tous mes effets personnels derrière moi. Deux jours plus tard, les coopérants volontaires sont évacués de la Perle des Antilles d’antan. De retour au Canada, avec quelques semaines de recul et un peu de repos, j’écris ces lignes afin de partager une expérience qui vaut la peine d’être racontée. J’ai vu ce que signifie vivre avec très peu de moyens dans un pays assailli par des tragédies familiales, des catastrophes naturelles et des problèmes civils. J’ai eu la chance de retrouver le confort d’un pays sécuritaire et l’abondance qu’il offre. Je suis heureuse de vivre dans un tel pays mais ma plus grande fierté est de pouvoir, grâce à un Programme canadien, contribuer à améliorer la vie de femmes et de jeunes qui vivent comme des héros chaque jour de leur vie, dans des pays en difficulté.

Les élèves de l'école primaire de Sanson.

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