Un bain de réalité

Haïti
Publié par : Mystia Youinou

D’aussi loin que je me souvienne, je ne me suis jamais projetée dans un métier, du moins pour la plus grande partie de ma vie. Oui, lorsque j’étais enfant, il m’arrivait de jouer à être enseignante, comme tous les enfants qui incarnent des personnages, et j’ai rêvé quelques fois de travailler en relation avec les animaux sauvages, dans un refuge pour singes, par exemple.

Or, j’ai toujours mis beaucoup de temps, d’efforts et d’énergie dans les activités de formation. Au primaire, au secondaire, puis aux études supérieures, avec grand intérêt et passion pour les nouvelles connaissances d’ailleurs. Mais sans jamais me projeter, sans jamais avoir en tête que j’allais un jour devoir me détourner de l’apprentissage et de la formation puis de la recherche scientifique pour devoir travailler dans un métier bien précis, pour devoir gagner ma vie.

Lorsque j’ai fini mes études secondaires, je suis allé étudier en sciences humaines au cégep (collège d’enseignement général et professionnel) parce que je pensais que c’était la voie normale, celle que tou.te.s les jeunes québécoi.se.s suivaient à mon époque. En effet, je ne m’étais jamais posé la question de pourquoi j’y allais, dans quel but, ou si des simples formations de type DEP (diplôme d’étude professionnel) ou l’emploi à temps plein immédiat m’auraient convenu.

Lorsque j’ai terminé le cégep, j’avais eu le temps de devenir une personne invalide. Trop malade pour aller occuper un travail rémunéré, au lieu de ne rien faire, je me suis inscrite au baccalauréat en philosophie, puisque c’était un domaine qui me passionnait et que j’avais beaucoup aimé le peu qu’on avait frôlé au cégep en lien avec celui-ci. Encore à ce moment, j’étudiais pour le plaisir et non avec en tête un objectif professionnel. Cela dit, je ne regrette absolument pas d’avoir étudié en philosophie car c’était passionnant et j’ai plein de beaux souvenirs du fait d’avoir eu la chance de converser avec des auteur.e.s par le biais de leurs ouvrages et de leurs legs pour la pensée. Étudier en philosophie, c’est faire l’expérience en effet de toutes les chambres fermées et les culs-de-sac auxquels mène la pensée humaine. C’est finalement penser à chaque fois se rapprocher un peu de la vérité pour se rendre compte que chaque théorie et chaque pensée d’un.e auteur.e peut être remplacée par autre chose, critiquée, détruite. C’est faire l’expérience de la précarité et des limites de l’humain, et du fort ancrage de toute pensée humaine dans une expérience incarnée, dans une société et une époque données.

Après avoir complété ma dernière session d’études en philosophie, j’avais encore soif de connaissances et toujours aucun objectif professionnel. Cette branche d’études avait en réalité encore plus aiguisé ma curiosité sur une variété de sujets. Mais j’avais beaucoup aimé les cours de sociologie que j’avais pu prendre en option lors de mon baccalauréat (surtout le cours de sociologie du travail), et le cours de philosophie sur la pensée de Simone de Beauvoir avait fait germer une prise de conscience féministe en moi. Certaines choses que j’avais constatées et pensées se retrouvaient dites de manière limpide sur papier. Les oppressions sexospécifiques envers les femmes, que je constatais, étaient bien réelles, et il y avait même un champ d’études consacré aux questions qu’on appelle les questions de genre. J’ai entendu parler à ce moment là du colloque de l’université féministe d’été qui a lieu tous les ans à l’université Laval et je m’y suis inscrite en tant qu’étudiante libre. C’était en 2017. J’ai adoré toutes les conférences et un nouveau pan du réel s’ouvrait à moi. Des violences qui paraissaient invisibles car elles tombaient sous le voile de la quotidienneté, étaient documentées et des arguments scientifiques issus de recherches sérieuses pouvaient être avancés pour dénoncer et faire changer les choses. Lors de ce colloque, j’ai obtenu la note de 100 % à l’essai final qui était demandé comme travail long, et j’ai reçu la bourse d’excellence qui était réservée à la personne ayant rédigé l’essai ayant eu la meilleure note. Je me souviens qu’après la marque notifiant la note et les commentaires de la correctrice, cette dernière avait écrit la question : « Avez-vous pensé à poursuivre en études de genre au cycle supérieur? ».

J’ai ensuite avancé dans mes intérêts féministes notamment par le contact avec des autrices telles que Virginie Despentes, Martine Delvaux, et les féministes radicales matérialistes (Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin entre autres), et j’ai lu la thèse de doctorat sur le dispositif hétérosexuel de Stéphanie Mayer. Mon intérêt a aussi grandi avec l’écoute de podcasts tels que « Les couilles sur la table », « Un podcast à soi », « Les ficelles », « Mansplaining », Yesss » et beaucoup d’autres. Finalement, j’ai su que je voulais œuvrer dans la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes, et poursuivre dans ce champ de spécialisation.

J’ai donc contacté un chercheur et professeur à l’université d’Ottawa en études de genre qui est aussi docteur en philosophie (Alexandre Baril), pour m’informer des débouchés de ce domaine d’études, et auprès de la responsable du microprogramme de deuxième cycle en études de genre. Cette dernière m’a expliqué que souvent les étudiant.e.s jumellent ce microprogramme avec un autre programme, et notamment avec la maîtrise en gestion du développement international et de l’action humanitaire. Je me suis donc inscrite, me disant que cela me permettrait d’œuvrer de manière concrète à faire avancer l’égalité entre les hommes et les femmes et à renverser le système de genre. J’ai donc commencé cette maîtrise en développement international en 2018, tout en suivant le microprogramme de deuxième cycle en études de genre. Bien entendu, j’ai adoré mes cours en études de genre, et dans la maîtrise en gestion, je me suis découvert des intérêts que je ne soupçonnais pas, comme être introduite à la compréhension des états financiers d’une entreprise, au marketing, à la gestion de projet, à la stratégie d’entreprise et à l’entrepreneuriat plus généralement. Ce qui peut sembler contraster avec la philosophie. J’ai aussi découvert que l’égalité femmes-hommes était un thème central en développement international, ce qui m’a donné confiance que j’étais dans le bon domaine et que j’allais être entourée de personnes sensibilisées à cet enjeu en poursuivant dans cette voie.

En somme, rien n’arrive pour rien et il faut faire confiance qu’en suivant ses intérêts et son intuition selon le moment, un chemin évident finit par se tracer et un parcours en apparence chaotique peut tomber sous le sens. Effectivement, je ne me suis jamais projetée au-delà de mes curiosités du moment et voilà que j’ai la chance aujourd’hui de mettre en pratique des connaissances et des compétences acquises tout au long de ma scolarité, d’une certaine manière par hasard et en raison d’une précarité, au service de femmes entrepreneures. En effet, aujourd’hui, le Centre d’Étude et de Coopération Internationale (CECI), et l’organisation partenaire de l’Association Nationale des Transformateurs de Fruits (ANATRAF) ont l’amabilité de m’accorder leur confiance et de m’accueillir et me donnent ainsi la chance de vivre une expérience qui dépasse la simple théorie. En outre, même si le stage est à distance en raison de la situation de pandémie, j’ai l’impression d’avoir un pied dans le réel et de quitter le confort de l’abstraction qui m’a probablement toujours rassurée. En effet, tout est toujours plus facile en théorie. Tout est à sa place et fonctionne apparemment selon un petit système sans faille. Mais c’est ô combien plus motivant de travailler en contact avec la réalité, de voir que la théorie ne sert seulement que de repaire grossier et que tout est tellement plus complexe, non réductible à des formules et des théories abstraites. De plus, les livrables sont destinés à des vraies personnes et non à un professeur qui apposera une simple note.

Finalement, je tiens à remercier l’équipe du projet et le CECI qui me donnent la chance de prendre un bain de réalité, d’éprouver mes capacités et de gagner en confiance au niveau professionnel et face à la vie. Ils m’ont aussi permis de rencontrer des personnes courageuses dont l’histoire mérite d’être racontée.

 

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